Art de vivre

La Maison de La Pia. Un goût d’utopie

Nichée dans la Vallée des Merveilles aux portes du Mercantour, tout près de Tende, la Maison de la Pia pourrait-elle avoir repris les choses là où la légendaire Drop City, imaginée par des artistes dans le Colorado des années 1960, les a laissées ? Une table délicieuse, deux dômes posés en pleine nature, une nouvelle utopie à l’œuvre.

Trinidad, comté de Las Animas, Colorado (États-Unis), un jour ensoleillé de 1960. Gene et JoAnn Bernofski, Clark Richert et Richard Kallweit, fraîchement émancipés de leurs études d’art et de cinéma, signent pour 750 $ (certains disent même 450 $) l’acte de propriété d’un terrain d’environ 3 hectares dans le sud-est de l’État. Payé cash après avoir vendu leur réserve de marijuana. Familiers des happenings d’Allan Kaprow, témoins des interventions de John Cage, Robert Rauschenberg ou Richard Buckminster Fuller au Black Mountain College, ils ont imaginé une nouvelle forme d’art performatif qui consiste à peindre des rochers et à les jeter depuis le toit d’un immeuble sur le trottoir. Une pratique littéralement nommée Drop Art. 6 ans – il faut le souligner – avant Timothy Leary et son fameux mantra contre-culturel Turn on, tune in, drop out. Le drop outétant, selon l’activiste lysergique, la capacité à se libérer de contraintes matérielles ou inconscientes. Pour s’adonner sans réserve à sa forme d’art, le quatuor veut transformer ces arpents inoccupés dans le Colorado en véritable Drop City. L’utopie qu’ils cultivent les conduit à bannir la propriété privée, à choisir pour habitat 2 dômes géodésiques dans l’orthodoxie fullérienne et d’autres principes de vie naturelle qui leur vaut l’attention (un peu trop pressante) des premiers hippies. Organisé en juin 1967, durant le Summer of love, le Joy Festival, qui attire une foule considérable ainsi que de nombreux candidats à l’installation, sonne le glas de l’utopique Drop City.

La Maison de la Pia © Cécile Asquier

La Côte d’Azur de 2026 ne laisse, elle, guère de place au drop out. Du reste, comment imaginer qu’on puisse s’y arroger des propriétés avec le fruit du commerce illicite de stupéfiants ? Mais, l’utopie encore y fleurit. La départementale 6204 lui sert de chemin initiatique. Laissant les encorbellements de Saorge sur la droite, passant Fontan, puis Saint-Dalmas de Tende, on rejoint Tende. Plus vaste commune des Alpes-Maritimes, française depuis bientôt 120 ans, elle est la porte du Mercantour et la clé de la vallée des Merveilles. Comme pour en attester et nous offrir d’en découvrir une, la route de la Pia s’enfonce dans le vallon du Réfrei jusqu’à la Maison de la Pia. De sa terrasse en gravier, le regard embrasse un panorama inviolé. La bâtisse, aux pierres apparentes et au charme montagnard austère, est flanquée de deux dômes noir cendré. La première abrite une table formidable, venue épouser un idéal de cuisine et de vie. Les secondes, inattendues dans ce paysage, composent un hébergement de charme, réservé – tout se mérite – aux heureux convives suffisamment prompts à s’offrir l’expérience inédite d’un dîner et d’une nuit au bout du monde (et à 1h30 de Nice). Utopique, l’adresse l’est sans doute mais loin d’un projet d’étudiants. Thomas est rompu à l’art de la pâte fraîche, comme il se doit dans la dynastie des vermicelliers niçois Barral dont il est l’héritier, tout comme à celui de la gastronomie, pour avoir officié aux cuisines de l’Arpège chez Alain Passard. Camille sait jongler avec les meilleures quilles depuis ses années au Café Laï’Tcha d’Adeline Grattard, la talentueuse cheffe du très couru Yam’Tcha à Paris, ou au Canon, l’impeccable restaurant-cave de Sébastien Perinetti à Nice. Depuis leur refuge perché, les deux ne lâchent pas des rochers peints mais des assiettes affriolantes qui réconcilient avec le monde et des bouteilles qui rameutent les connaisseurs et récompensent le voyageur. Finalement, le drop out existe peut-être de ce côté-ci de la Riviera, débarrassé d’un luxe sans âme et d’une course aux étoiles gastronomique hors sol, juste délicieuse comme la vraie vie au naturel.

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