Art de vivre

Paysan Parfumeur. Terre de sens

Comment quitte-t-on une carrière à succès dans le cinéma, l’effervescence créative de Paris, New York, l’excitation des grands événements, pour s’occuper d’oliviers centenaires dans la vallée de la Roya ? C’est la trajectoire hors norme d’Éric Roux-Reiffsteck devenu, par une étonnante alchimie, Paysan Parfumeur.

Manhattan, printemps 1982. Sur une décharge à ciel ouvert, face à la Statue de la Liberté, non loin du World Trade Center, pousse un immense champ de blé. Restée célèbre, cette apparition spectaculaire et polémique est signée de ses mains, et celles de ses deux assistants, par l’artiste conceptuelle hongroise Ágnes Dénes, opposant les idéaux américains aux dérives de la finance et aux injustices de la faim dans le monde. Nord-est de Rome, courant des années 1970. L’artiste Gianfranco Baruchello décide d’occuper 10 hectares de terres laissés vacants par un projet immobilier bloqué par l’État italien. Il entreprend de l’exploiter en agriculteur novice et peu à peu, voit son labeur d’éleveur cultivateur infuser sa pratique d’artiste peintre, dessinateur, réalisateur, au point de considérer son exploitation Cornelia Agricola S.p.A. comme une œuvre d’art totale.

Éric Roux-Reiffsteck évolue, lui, dans le 7e art et le cinéma indépendant, réalisateur et producteur, volant non-stop de sa société de production de Tribeca, à New York, à une Caméra d’Or à Cannes, de son pied-à-terre parisien à Kiev, lieu de son dernier tournage. Nous sommes en 2008. Ses succès ne parviennent plus à cacher ses doutes profonds. Il aspire à une autre vie, se consacrer au travail de la terre et s’installer dans le Sud, région que lui et sa compagne d’alors affectionnent. L’utopie se concrétise sur le versant italien de la Vallée de la Roya, au Domaine de la Chapelle Saint-Jérôme. La beauté d’une nature en partie sauvage aux allures de paradis retrouvé, la noblesse des oliviers centenaires scellent le destin du couple qui épouse dans un basculement radical le métier d’oléiculteur. Il faut bien sûr se former. Au-delà des techniques et réalités de l’exploitation qu’il découvre, Éric se nourrit de la pensée de Masanobu Fukuoka, le philosophe agriculteur japonais, théoricien de la permaculture, et Rudolf Steiner, autre philosophe, autrichien cette fois, inventeur du concept de biodynamie. En explorant les cycles naturels d’un point de vue sensible, le néo-paysan trouve l’harmonie, à défaut de la sérénité. Ses 800 oliviers requièrent une attention constante et un travail harassant et, malgré la qualité de son huile – médaille d’argent au salon de Paris dès la deuxième année – et sa réputation grandissante, son économie est fragile. 

En s’ouvrant progressivement aux secrets de la distillation et des hydrolats, des alcoolatures et macérations solaires, de la gemmothérapie, comme aux mystères de l’alchimie, il se tourne vers le parfum. Au cours d’une université d’été à Grasse, son goût pour le parfum naturel se révèle, point de rencontre de son passé créatif, côtoyant les milieux de la mode à New York, et de ses connaissances intimes de la vérité des plantes. Le paysan parfumeur est né. Ses jus initiatiques invitent à suivre, dans leur sillage, le parcours même qui a mené Éric à cette fusion quasi originelle avec la nature. Fragrances introspectives ou protectrices, d’apaisement ou de liberté, les créations de caractère de cet alchimiste artisan, réalisées en séries limitées et selon un principe de pré-commande, servent d’immersion salvatrice, d’antidotes sensoriels aux désordres du monde. Un parfum d’utopie empreint de sagesse sauvage.

© DR/Le Studio 21, Studio Payol


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