Quelle influence le granola pourrait-il bien avoir sur la démocratie et la société ? Du gobelet salvateur de Woodstock au four chaleureux d’un atelier familial du Sud, tentative de réponse gourmande à travers l’histoire et, notamment, celle de la croustillante Miam République.
Ils sont 450 000 au matin de ce dimanche 17 août 1969, entassés dans le pré du fermier Max Yasgur, déjà passablement amochés par 48h d’un cocktail chaotique de musique amplifiée, de LSD, de promiscuité et de diète forcée. Manifestement, le catering est défaillant et l’on ne veut pas bouger pour aller s’alimenter, au risque de perdre sa place et se trouver relégué à un kilomètre ou plus de la scène. Or, voici que sur cette scène surgit Wavy Gravy, clown de profession, figure éminente des Merry Pranksters de Ken Kesey et animateur de la Hog Farm, communauté hippie en charge de nourrir Woodstock. Secouant la torpeur lysergique des festivaliers, il promet à la foule hagarde un authentique petit déjeuner. Aussitôt, une noria roborative de gobelets en carton remplis de granola se propage de main en main et sauve du naufrage le plus célèbre festival musical de tous les temps, témoin de l’aspiration à un nouveau monde de paix, de liberté et d’amour. Le gobelet providentiel fera mieux : il popularise ce mélange un peu désuet de céréales et de fruits secs auprès de la communauté hippie qui en fera l’un de ses aliments de prédilection, symbole d’une vie saine et plus naturelle. Au point que granola deviendra un qualificatif idiomatique pour l’Américain de tous les jours. “It’s too granola for me” vocifèrerait peut-être aujourd’hui l’anti-woke suprême Donald J Trump.
1863, Dansville, état de New York, États-Unis. James Caleb Jackson dirige un établissement connu dans tout le pays sous le nom de Our Home, sanatorium spécialisé en hydrothérapie. Une technique à laquelle il doit sa guérison et dont il est devenu, après des études de médecine, un prosélyte de premier ordre. Il faut dire que l’homme s’y connaît en propagande, abolitionniste convaincu, éditeur et tribun de notoriété publique dont l’engagement résolu ne fut stoppé que par une santé défaillante. S’il inspire les préceptes prophylactiques de son établissement, sa femme Lucretia assurant la gestion et l’organisation courante, Jackson voit dans sa rencontre avec la jeune docteure Harriett Newell Austin, que le couple finira par adopter, une étape décisive. Avec elle, il développe une philosophie holistique et des thérapies sans médicament, prônant le véganisme et la sobriété. Parmi ses recettes miracles, le duo Jackson Austin concocte une préparation spartiate à base de farine Graham – mélange de blé complet et de flocons de son entier moulu –, cuite deux fois au four et concassée. La recette est certes peu appétissante et nécessite un trempage d’au moins 30 mn dans du lait pour être mangeable mais la réputation de l’établissement est suffisamment prestigieuse pour qu’un autre médecin, connaissance de Jackson, s’intéresse à l’étrange granula – ainsi nommé pour son apparence en forme de granules – servi par Our Home. Plus avisé, John Harvey Kellogg, car c’est de lui qu’il s’agit, ajoute à la formule un peu de sucre pour la rendre plus agréable et la renomme granola pour s’éviter les foudres de son confrère. La commercialisation n’est pas un grand succès et il faudra le génie commercial de William, frère de John Harvey, pour que Kellogg gagne son s et la fortune avec l’invention des corn flakes et autres céréales qui, distribution de masse oblige, se détourneront fâcheusement, au fil du temps, des principes initiaux d’alimentation saine et naturelle.

2019, Avignon, France. Voilà plusieurs années déjà que Karine et François ont vendu leur dernière brasserie. Professionnels de la restauration, ils se sont accordé du bon temps en famille, à parcourir, youkaïdi youkaïda, les chemins ensoleillés d’Espagne et d’ailleurs. Nouvellement installés dans la cité des papes, les Rousselet font des projets tout en veillant scrupuleusement à leur qualité de vie et, notamment, à ce qu’ils ont dans l’assiette. Sans être forcément familiers de James C Jackson ou de Wavy Gravy, ils apprécient le granola mais restent insatisfaits des recettes proposées dans le commerce. Karine s’attelle donc à la confection d’un granola maison. Si délicieux, apparemment, qu’il triomphe au foyer, régale la famille élargie, puis peu à peu les voisins ravis jusqu’à gagner une notoriété alléchée dans les environs. Voilà le projet concrétisé : Karine et François se lanceront dans le granola. Les avis sombres de leurs proches, professionnels de l’alimentation, sur la difficulté du secteur et les faibles marges de l’agro-alimentaire, n’y feront rien. L’engagement est farouche et convaincu, offrir du plaisir et la garantie de produits sains. Commercialiser un produit alimentaire s’avère plus complexe que proposer un plat du jour. Ils s’entourent donc d’ingénieurs agronomes pour mettre en place les processus de fabrication qui les aideront à se conformer aux normes en vigueur, mieux, les dépasser. D’emblée, le choix est fait de sourcer en proximité. Les pommes viennent des vergers vauclusiens, les fruits frais et secs viennent d’Espagne, d’Italie, d’Europe pour l’essentiel. Seules les noix du Brésil ou les baies de Goji qui, comme chacun sait, ne poussent pas au pied des oliviers, viennent de plus loin mais au fil d’un circuit éthique de commerce équitable et traçable. Le tout, délicatement doré au four dans l’atelier avignonnais de la petite entreprise croustillante dont les recettes variées sont dûment estampillées bio, vegan et ont naturellement banni sucre raffiné, gluten et autres additifs considérés persona non granolata.
Moins subitement mais plus durablement qu’à Woodstock, leurs granolas sucrés et même salés sont entrés à la Grande Épicerie de Paris, au petit déjeuner d’établissements hôteliers bien avisés, dans les épiceries fines, à ce jour 150 points de vente en France et en Allemagne. Une fois rentrés sur les rayonnages, ils n’en sortent plus, preuve que le premier objectif – le plaisir – est atteint. Pour le second – des produits sains –, Yuka est éloquent, qui plébiscite leurs ingrédients ultra clean. Là où la belle histoire de cette entreprise familiale pourrait toucher à l’universel, c’est dans le choix, génial, de sa marque. Miam République. Étonnante réminiscence de Our Home, elle porte avec modestie et courage entrepreneurial pas seulement un projet d’entreprise mais de société qui restaure l’alimentation comme un bien commun. Parmi les pères fondateurs et mères fondatrices de cette république exemplaire, on croise ainsi Marthe Lavoine, qui a pris le parti de la vanille bourbon et du beurre d’amande, Guillaume Canette, celui du citron et des cranberries, Louisette Deschamps, amandes et baies de goji, Alexandre Legrain, figues, amandes entières et graines, Arlette Girouette, beurre de cacahouètes et banane, et d’autres, plus salés à l’apéro, tels que Cathy Prairie, militante tomate estragon, ou Agatha Croustille, encartée betterave et herbes de Provence. Les boîtages très réussis aux couleurs franches finissent de donner au programme de cette république gourmande les allures d’un manifeste pour une vie meilleure, qui agit tous les jours sans donner de leçon mais simplement du bon, du beau et du sain. On vote pour, sans hésiter.
