Des bergers pyrénéens aux défilés de la maison Dior, le béret est un monument national qui a, depuis longtemps, dépassé nos frontières. Sauvée par l’entrepreneure Rosabelle Forzy, la manufacture historique Laulhère a transformé ce symbole pastoral en un sommet du savoir-faire français.
Une départementale paisible bordée de platanes. L’homme en chemisette blanche pédale, son fils sur le porte-bagage, sourire tendre adressé au photographe par-dessus son épaule. Le cliché est célèbre, saisi en mai 1955 sur une route de Provence par Elliott Erwitt. Ce qui le rend impérissable ? Les deux baguettes de pain fixées par un sandow au porte-bagage, l’équilibre parfait de la scène, mais surtout, les bérets que père et fils partagent dans une harmonie qui fleure bon la France des Trente Glorieuses et constituera dès lors, et pour les décennies à venir, l’imagerie de notre doux pays outre-Atlantique. Le responsable ? Un certain Bill Bernbach, génie de la publicité new-yorkaise, qui choisit la photo d’Erwitt pour illustrer la campagne de promotion touristique que son agence est chargée de réaliser pour la France aux États-Unis. Ainsi est scellée la légende de la baguette et du béret.
Du moins, pas exactement. Erwitt, qui est né en France, sait la valeur symbolique de l’image. Et Bernbach, chantre de la « vérité » en publicité, comprend en un clin d’œil son pouvoir d’évocation. Avant de parler de légende, parlons plutôt de tradition.
Elle remonterait, selon les exégètes du béret, au XIIIe siècle, comme en attestent les hauts-reliefs du portail de l’église Notre-Dame de Bellocq dans le Béarn. Voire à l’Antiquité romaine, les bergers pyrénéens s’étant dit-on inspirés des capuches équipant les capelines des légionnaires romains pour créer le couvre-chef en laine capable de les protéger de la pluie, plus fréquente dans leur région que sur les routes de Provence. (En réalité, le mot béret viendrait du bas latin birrus, qui désigne la capote à capuchon, en usage dans toutes les classes de la société sous les derniers empereurs romains, selon Wikipédia). L’épicentre du béret, c’est Oloron-Sainte-Marie, Pyrénées-Atlantiques, où se croisent les routes de la transhumance et, subséquemment, les bergers et éleveurs de tout le sud-ouest. Quand la ville se spécialise dans la fabrication de bérets, la transhumance lui sert de diffusion tous azimuts.

Si le béret est béarnais, c’est à Napoléon III, tout à son amour pour la belle Eugénie de Montijo, inconditionnelle de Biarritz et de sa région, qu’il doit d’avoir été rebaptisé basque. Tandis que l’Empereur et sa femme fréquentent assidûment leur villégiature atlantique, à une centaine de kilomètres de là, à Oloron-Sainte-Marie, un atelier créé en 1792 s’emploie à perpétuer de la plus belle façon l’ancestrale fabrication du couvre-chef pastoral. Son nom en atteste, Laulhère, issu du béarnais laulher qui signifie berger. Signe du destin, c’est aussi le patronyme de son dirigeant, Lucien Laulhère, fils du fondateur qui, suite à son mariage avec Marie Tournaben, de la Maison Tournaben, experte en bérets depuis 1810, pivote (comme on dit du côté des start-ups ou dans un épisode de Friends) et transforme la production familiale de bas de laine. Forte de ce savoir-faire acquis, l’entreprise prend un nouvel envol en 1840, élan qui lui permet de compter dans son carnet de commande l’armée française, des générations de Français, une clientèle internationale, des couturiers, des stars de l’écran, et qui la portera jusqu’à ce jour décisif de 2012.
Trentenaire, originaire de Marseille, Rosabelle Forzy se penche sur un dossier nommé Béatex, nouveau nom peu glamour de l’entreprise, alors en dépôt de bilan, frappée comme tant d’autres par la concurrence mondiale à bas prix. Fille d’un entrepreneur spécialisé dans le redressement d’entreprises, Rosabelle décide de lâcher le marketing informatique pour un challenge flamboyant : redonner un nom et un avenir à Laulhère. Rénovation du parc machines – Laulhère a quand même inventé dans les années 1970 ses propres métiers à tricoter les bérets, imitant fidèlement le geste des tricoteuses artisanales –, rachat d’une entreprise locale pour créer une synergie, et surtout, restauration du dialogue social par la valorisation du savoir-faire. Laulhère retrouve son éclat d’excellence et défile chez Dior en 2024.
Aujourd’hui, chaque béret est le fruit d’un même processus patient qui part du fil de laine mérinos locale, tricoté sur métier automatisé, ausculté par une tricoteuse attentive en quête du moindre défaut, remaillé main pour fermer le tricot et former le cercle, foulonné en eau tiède pour obtenir le feutrage idéal, solide et souple, imperméable et dense, teint selon des recettes maison qui utilisent des pigments naturels végétaux (garance, betterave, avocat, oignon), enformé pour obtenir sa taille parfaite, gratté puis rasé pour créer son inimitable toucher velours, et enfin confectionné avec doublure satin, baleinage cuir, nœud « bouffette » en ruban de couleur, écusson et rivet qui signent pour longtemps une création Laulhère. 48 à 60h de travail, douze paires de mains et autant d’yeux, 180 ans de transmission, un sommet de patience pour un emblème national qui ne sert pas uniquement à coiffer Adriana Karembeu et Jean Dujardin pour la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques Paris 2024, mais tient toute sa place et avec noblesse dans notre dress code contemporain.
