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Le Gardian. Noblesse bottée

Entre son amour viscéral pour la Provence et sa fascination pour l’Ouest américain, Folco de Baroncelli a écrit, en gardian poète, l’histoire de la Camargue telle qu’elle se présente à nous aujourd’hui encore. Puisant à la source de cette tradition écrite et portée, la maison Le Gardian perpétue avec son art maroquinier le généreux héritage du Marquis.

De sa lointaine ascendance aristocratique florentine, Folco de Baroncelli (Aix-en-Provence, 1869 – Avignon, 1943) a conservé la noblesse des idéaux. Lorsqu’il croise le chemin de Frédéric Mistral, celui que l’on appelle par une coquetterie familière Lou Marqués (le marquis) prend fait et cause pour la Provence et le Félibrige. Quittant le confort des hôtels particuliers pour la rudesse camarguaise, il devient manadier et continue d’exalter l’âme provençale dans des écrits plus ou moins indispensables, dont la nouvelle Babali, écrite en provençal et parue quelques années avant en 1890, se fraiera un chemin jusqu’aux États-Unis. 

Un pays auquel l’éveille sa rencontre avec William Frederick Cody (aka Buffalo Bill pour les plus âgé·es d’entre vous) en tournée européenne avec son fameux Wild West Show. Le marquis découvre alors le concept même de western, vision folklorisée de l’ouest sauvage, ses cow-boys burinés, héros sans peur volant éternellement au secours de belles éplorées, et ses peaux rouges primitifs à la fourberie emplumée. Toujours prompt à défendre les cultures et les minorités, Folco de Baroncelli se lie d’une amitié solide et durable avec l’indien qui accompagne Cody, Jacob White Eyes (il ne craindra d’ailleurs pas, pour les grandes occasions, d’arborer le costume d’apparat flamboyant que ce dernier lui offrit). Ainsi naît dans l’esprit du poète manadier l’idée de western camarguais, production cinématographique qu’il contribue à financer et à soutenir, allant jusqu’à prêter ses propres bêtes pour les tournages, et qui nous vaudra des années après quelques chefs-d’œuvre impérissables où s’illustreront Luis Mariano, Bourvil sans oublier bien sûr Johnny Hallyday.

S’il ne bouleversa pas la littérature ou le cinéma, le Marquis nous a légué un patrimoine vivant. Une image plus vraie que nature de la Provence, exposée au souffle des grands espaces américains, matérialisée par le costume du gardian qu’il entreprit de codifier pour l’immortaliser. Pantalon en peau de taupe ou moleskine, avec liseré noir à la couture extérieure, gilet assorti sur une chemise à motifs chatoyants, le plus souvent indiennes de Nîmes, veste en velours noir et chapeau Valergues, ce feutre à larges bords popularisé par Frédéric Mistral. Pour les gardianettes, jupe culotte en moleskine ou costume d’Arles (coiffe enrubannée, cache-cœur en dentelle et longue robe en soie). Et aux pieds ? Vous connaissez la réponse.

En 1917, le Marquis, réfractaire à la guerre et sous sanction disciplinaire de l’armée, est finalement démobilisé et rejoint sa ferme des Saintes-Maries-de-la-Mer. Pendant ce temps, sur le port de Sète, la famille Soler – Agustin, ses parents, frères et sœurs – pose ses valises en provenance de Valence, Espagne. Agustin a 14 ans. Lui et ses frères se forment rapidement au métier de cordonnier qu’ils pratiquent avec suffisamment de succès pour s’installer en grand dès 1930 à Nîmes. Soler Frères, leur entreprise, se spécialise dans la fabrication de chaussures et de sandales de travail. 3 ans plus tard, Agustin et sa femme accueillent la naissance de Gilbert et Ivan, jumeaux auxquels le jeune père, stimulé par l’événement, dédie aussitôt sa propre entreprise de chaussures à l’enseigne “Les Jumeaux”. L’entreprise prospère et l’amour de la chaussure se transmet. En 1954, après une solide formation à Romans, capitale française de la chaussure, les jumeaux mettent à leur tour le pied à l’étrier. Leur marque, hommage à la Camargue, respectueux de la mémoire de Folco de Baroncelli (décédé tout juste une décennie plus tôt) : Gardian. Les ventes très vite caracolent et l’entreprise chevauche vers l’avenir. Ouverture d’une boutique aux Saintes-Maries-de-la-Mer où le jeune Yann, fils de Gilbert, fait ses classes avant de prendre les rênes au tournant du 3e millénaire.

Aujourd’hui, la fermeture de l’usine historique a recentré le Gardian sur une fabrication artisanale qui fait honneur au savoir-faire familial des Soler. Modèles originaux dessinés en Camargue, cuirs pleine fleur véritable au tannage végétal sans chrome dont la patine épouse merveilleusement le temps, cousu Goodyear que reconnaissent les vrais amateurs de chaussures et qui garantit aux modèles Gardian durabilité et réparabilité. La marque n’incarne pas seulement une belle histoire de transmission mais une harmonie sans cesse renouvelée avec le terroir qui l’a vue naître. Dans les pas du western camarguais et de la foi de Folco de Baroncelli en l’humanité.


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