Pour Antoine Le Menestrel, le sommet n’est plus là-haut.
Il a défié les sommets à mains nues et défendu l’escalade libre, quitté la performance sportive pour inventer, en chorégraphe spontané, la danse de façade et des collaborations artistiques inédites. Portrait d’un ouvreur hors pair que la soif d'expérimenter tient résolument en l'air.
La veille d’une finale, Antoine Le Menestrel devrait dormir. Il fait la fête. Pas un petit verre pour se détendre. Il veut se présenter le lendemain avec quelque chose en moins. Moins de jambes, moins de feu.
Milieu des années 1980. Antoine a signé un texte contre l’avènement des compétitions dans l’escalade. Il déteste ce qu’elles sont en train d’y instiller : les classements, les comparaisons, cette idée qu’il faudrait soudain mettre les grimpeurs dans l’ordre. La performance, pourtant, il la connaît bien, ayant consacré le plus clair de sa jeunesse à chercher jusqu’où son corps pouvait aller. Le problème, c’est que quand Antoine participe à une compétition, il veut gagner. Et pour cause : il veut être reconnu. Il se méfie de cette envie-là. Parce qu’elle pourrait bien le rendre dépendant du système qu’il conteste. Il dira avoir eu peur d’être grisé par la victoire. Alors, la veille de cette finale, il fait la fête. Le lendemain, il terminera deuxième.
Quelques mois plus tard, sur les falaises du Biot, en Savoie, il ne veut plus y aller. Il faudra qu’un copain vienne le chercher. Antoine débarque alors, ses convictions dans une poche et sa soif de reconnaissance dans l’autre. Entre deux passages sur le mur, lui vient une idée formidable. Il se met une couverture sur la tête. Plus j’y pense et plus je l’aime, cette couverture. Il suffirait de fermer les yeux pour se retrouver dessous avec lui. Le tissu tout près du visage. La lumière qui disparaît. Les voix qui parviennent encore, étouffées. Dehors, ça continue de parler, de grimper, d’observer. Dedans, il n’y a presque plus rien. Une cabane. Un refuge de gosse improvisé au beau milieu d’une compétition devenue sérieuse. On l’appelle. Antoine soulève le tissu. Sort. Grimpe. Fait ce qu’il sait faire mieux que tout le monde ou presque. Puis redescend et retourne là-dessous.
Chez les Le Menestrel, on grimpe en famille. Jacques, le père, polytechnicien, emmène Antoine et son frère Marc à Fontainebleau. Les circuits sont tracés pour des adultes, les prises parfois trop acrobatiques pour les jambes des gamins. Alors Jacques prend de la peinture et, avec eux, cherche d’autres passages. Jacques ne leur donne pas tous les mouvements. Il les laisse regarder, essayer, comprendre. Antoine dit que son père ne grimpait plus pour prouver quoi que ce soit. Son sommet à lui était devenu le partage. Il y a aussi Hélène, sa mère, médecin, engagée pour le droit à l’avortement à une époque où le faire publiquement demande un certain courage. Antoine n’a pas exactement grandi dans une maison où obéir par conformisme constituait un modèle éducatif solide.
Une phalange dans le calcaire, une pointe de chausson, et la falaise qui plonge sous lui.
Au milieu des années 1980, Antoine fait partie de ceux qui repoussent les limites de l’escalade libre. Vu d’en bas, il tient parfois à presque rien. Une phalange dans le calcaire, une pointe de chausson, et la falaise qui plonge sous lui. Au milieu de tout cela, un autre grimpeur prend quasiment tout l’écran. Patrick Edlinger. Ses films font entrer l’escalade libre dans les foyers et son visage devient celui d’une génération. Antoine voudrait logiquement voir ses propres performances reconnues. Quand la compétition s’impose avec ses murs, ses sponsors, son public et sa hiérarchie, elle lui promet donc exactement ce qu’il cherche, au prix de ce qu’il refuse.
À Arco, en Italie, l’équilibre est rompu. Sur une falaise, les prises ont été modifiées. Antoine refuse de grimper. Son sponsor déchire son contrat devant lui. Dès lors, il revient à ce qu’il aime : ouvrir. L’ouvreur fabrique les voies que les autres devront grimper. Il place les prises, imagine les séquences, la difficulté, les pièges. Mais chez Antoine, quelque chose dépasse la mécanique sportive. Il cherche autre chose que la difficulté. Un mouvement, un rythme, ce léger déséquilibre qui parfois oblige un corps puissant à devenir délicat. Antoine ne cherche plus seulement jusqu’où un corps peut aller. Il scrute ce qu’un mouvement peut provoquer.
À Bercy, il va le découvrir. La falaise est fausse cette fois. Douze mètres dressés en plein milieu de l’arène, sous les projecteurs. Du béton, des gradins, la télévision en direct et trois mille cinq cents personnes venues voir l’escalade apprendre à devenir un spectacle. Antoine est sur le mur. En cours d’ascension, ses genoux se coincent dans une prise. Son corps bascule et le voilà suspendu, tête en bas, les mains libres. En dessous, Bercy attend. Antoine regarde la salle à l’envers. Et puis ses doigts bougent. Deux mains qui jouent les marionnettes au bout des bras d’un homme pendu par les genoux, sous les feux des projecteurs et les yeux écarquillés de milliers de spectateurs. Et le rire part. Il gagne les gradins, se propage, bientôt la salle entière répond à ce petit bonhomme renversé au milieu de l’arène. Pendant quelques secondes, les douze mètres de mur ne séparent plus. Antoine raconte ce moment très simplement. Il y a découvert une relation viscérale entre le grimpeur et les spectateurs. Dans un autre récit, il dit qu’il s’est révélé danseur. Il parle même de cordée émotionnelle.
La danse de façade
Antoine continue encore quelques années à ouvrir des compétitions. Mais quelque chose a bougé. Dans l'intervalle, on est passé de plusieurs jours pour ouvrir une voie à une journée pour en ouvrir plusieurs. La recherche du mouvement se transforme en cadence effrénée. À Munich, en 1992, la surcharge finit par traverser le corps : Antoine se blesse et rompt avec la compétition. Alors ses murs se métamorphosent. Ils gagnent des fenêtres, des corniches, des balcons, parfois des gens en arrière-plan. La roche devient architecture. Antoine appelle cela la danse de façade. Avec la compagnie Retouramont d’abord, puis Lézards Bleus, sa propre compagnie, il déplace son terrain de jeu jusque dans les villes. Désormais, son métier consiste à changer le regard sur le paysage urbain. Dans ses spectacles, le public, ceux qui regardent d’en bas, constitue même parfois le sommet.
Antoine parle de descension. Ce mot arrive après une vie passée à monter, repousser, réussir. Il ne renie pas la hauteur. Il la considère autrement. S’élever n’est plus forcément se déplacer. Descendre n’est plus forcément renoncer. La transmission prend davantage de place. Le partage aussi. Au moment où j’écris ces lignes, Antoine est à New York. À soixante et un ans, il est à Brooklyn pour préparer sa nouvelle performance From Sky to Earth avec le saxophoniste James Brandon Lewis, où sa danse verticale va rencontrer une musique live improvisée.
Alors j’ai mis James Brandon Lewis sur ma platine. Fort. Très fort. Le saxophone arrive plein cadre, prend une ligne, la pousse, la tord, la perd presque, revient la chercher ailleurs. Par moments on croit que quelque chose va casser, puis une note rattrape l’autre et tout repart, plus loin, plus libre, avec cette sensation délicieuse que personne ne connaît la fin de la phrase au moment où elle commence.
Antoine va y mettre tout son corps. Cette fois, aucune musique enregistrée dont il connaîtrait chaque seconde. Rien ne sera vraiment écrit d’avance. Il lui faudra écouter, réagir à une note qui n’existait pas une seconde plus tôt, laisser assez de place à l’autre pour qu’il puisse à son tour déplacer le mouvement. Après tout le chemin parcouru, Antoine choisit de se placer avec aplomb à un endroit où tout ne dépend pas de lui. Dans le message qu’il m’envoie de New York, au milieu de ce work in progress, il signe d’un mot. Verticalement.